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20/11/2009

Modèle français d'éducation, perception mondiale

La Fédération générale des Pupilles de l’Enseignement Public, née à la fin de la Première Guerre mondiale pour venir en aide aux orphelins de la « grande guerre », organise chaque année des Journées nationales d’études sur des sujets de société qui conduisent à réfléchir sur les engagements de la Fédération comme sur ceux de ses associations départementales constitutives, dont celle du Gard.

Cette année, à Perpignan, la réflexion des trois journées (17-18-19 novembre 2009) a porté sur le thème « Education et République ».

Lors de la dernière journée, au terme des travaux, qui ont alterné conférences, tables rondes et ateliers, Jean-Pierre VILLAIN, Inspecteur général de l’éducation nationale, récemment encore Directeur général de la Mission Laïque Française, organisme qui gère 94 établissements, de la maternelle au lycée, dans 38 pays aux cultures très différentes, a donné une conférence passionnante sur la perception par les étrangers de notre modèle éducatif : « Modèle français de l’éducation, perception mondiale ».


J’ai pensé utile d’en retranscrire – j’espère aussi fidèlement que possible – les lignes de force.
Dans son propos liminaire, Jean-Pierre VILLAIN souligne que le sentiment, par nos concitoyens, d’une excellence française explique qu’ils manifestent peu d’intérêt pour l’opinion des autres et peinent à se remettre en question. Il précise que mieux écouter les autres nous permettrait de mieux nous comprendre nous-mêmes. Le renversement de centration – prendre en compte le point de vue de l’Autre – et le dialogue des cultures sont des conditions indispensables à une réelle appropriation de notre modèle français d’éducation.

Il insiste beaucoup sur la place de la France, premier pays d’implantation scolaire, sur celle de pédagogie française, qui reste très attirante pour nombre d’étrangers, sur le fait que la force de la France à l’étranger, c’est d’abord l’éducation.

Il explicite ensuite les cinq grandes raisons, selon lui, de cette attractivité soutenue.
La première raison relève de la problématique des intérêts familiaux, du crédit utilitaire porté à notre système éducatif.

Parce que le réseau des établissements français dans le monde est important et que ceux-ci bénéficient d’une homologation du Ministère de l’Education nationale, lequel garantit la qualité de l’enseignement dispensé, les étrangers accordent une grande valeur au modèle éducatif français.

Les familles étrangères ont ainsi l’assurance de n’être pas dupées ; c’est la reconnaissance, au moins implicite, de la caution d’un Etat au travers de la validation de son système éducatif, de sa légitimité républicaine. Un diplôme, une qualification ne peuvent être qu’une « affaire d’Etat », lequel assure le respect de l’intérêt général. Les étrangers accordent un grand crédit à ces vertus quand ils se préoccupent de l’éducation de leurs enfants – bel exemple de dialectique du particulier et du général, de prééminence de l’éthique sur le marchand.

Cette implication de l’Etat républicain dans le suivi et la validation de l’éducation contraste avec l’accroissement des pratiques libérales en France, au détriment de notre système éducatif.

La deuxième raison porte sur l’importance de la culture générale dans notre enseignement français.

Former un citoyen, ce n’est pas seulement former un futur travailleur, c’est surtout former une personne à part entière, dans ses diverses composantes.

Les étrangers sont sensibles à cette dimension, source d’un véritable épanouissement intellectuel pour leurs enfants. Ils adhèrent profondément à la dimension humaniste de notre modèle éducatif, véritable « trousseau de clefs » pour la réussite future. Cette conception optimiste de l’éducation est indépendante des appartenances politiques des uns et des autres.

Leur adhésion s’explique aussi par leur souci d’éviter tout enfermement prématuré dans des spécialisations précoces, réductrices, qui limitent la capacité ultérieure d’adaptation.

La troisième raison est liée à la diversité des modes d’expression dans le modèle français, dans sa faculté à « fabriquer » de vrais esprits – ce qui ne saurait se faire avec des QCM (questionnaires à choix multiples).

Les étrangers sont séduits par ce processus de construction progressive d’une pensée personnelle, rigoureuse, claire et ouverte. Ils perçoivent l’intérêt majeur du bon équilibre entre l’écrit et l’oral, d’une culture de l’écrit argumenté.

La quatrième raison est d’ordre éthique : notre système d’enseignement a l’ambition d’être globalement un système éducatif ; la réflexion sur les valeurs est au cœur de ses préoccupations.

En effet, l’acte d’éduquer engage des valeurs et porte des choix, notamment sur une certaine idée de l’Homme, sur des modes de fonctionnement sociétaux. Il est naturel et sain d’en débattre, dans divers domaines : éducation à la citoyenneté, à la sécurité, à l’environnement, à la sexualité, etc.



Il n’a jamais été constaté de retraits d’enfants d’établissements français pour des problèmes de valeurs. Les étrangers perçoivent bien la cohérence d’ensemble du modèle éducatif français.
La cinquième raison, essentielle, repose sur le principe de laïcité, facteur majeur d’attractivité partout dans le monde (le nombre d’établissements a doublé en six ans).

Les étrangers vivent la laïcité comme le contrepoint de la montée des dogmatismes, des sectarismes, des fanatismes. La laïcité a une valeur éminente reconnue, au triple plan épistémologique, moral, politique ; ce qui n’est nullement antinomique des identités et des croyances de tel ou tel pays.

L’ambition humaine se définit par la quête du savoir. Et la laïcité n’est pas une tolérance molle mais une exigence partagée vers le savoir.

Ce modèle français d’éducation, si attractif pour les étrangers, le partageons-nous encore nous-mêmes ?

Jean-Pierre VILLAIN pense que nous avons oublié, quand nous n’y avons pas renoncé, les « fondamentaux » de notre Ecole républicaine.

Le débat entre ceux qui sont dénommés « les pédagogues » et ceux qui s’affichent comme « républicains » fait rage, avec son lot de condamnations mutuelles.

Les prétendus « républicains » font aux « pédagogues » un triple procès : celui de ne pas croire à la culture générale ; celui de mettre en œuvre des pratiques mécanistes d’enseignement autour du lire/écrire/compter ; celui d’un projet politique inadapté à la société d’aujourd’hui.

Les prétendus « républicains » n’ont plus à l’esprit les prises de position d’un vrai républicain, Jules FERRY, partisan d’une éducation globale, qui soulignait l’importance du lire/écrire/compter et considérait ces savoirs comme l’une des composantes de l’acte d’éducation ; il accordait une place déterminante à la culture générale.

L’imposture des prétendus « républicains » a brouillé les repères et largement contribué au malaise actuel de l’Ecole comme à celui des enseignants.

L’Ecole souffre aujourd’hui, en France, d’une vision réductrice et sectorielle, ce dont témoigne en particulier la réforme du lycée, qui prône de « favoriser l’accès à la culture »… ce qui constitue un aveu de carence pour l’amont du système éducatif – l’appropriation d’une culture générale commencerait-elle à quinze ou seize ans ???

Notre Ecole souffre également d’une perte de l’ambition humaniste pour chaque homme et d’un déficit d’égalité pour tous les citoyens. C’est à l’Ecole d’établir ce lien, grâce à la culture générale, au-delà des cultures particulières, souvent mal maîtrisées et facteur d’enfermement social.

Jean-Pierre VILLAIN s’insurge contre le sort fait à la formation des maîtres. Il pose la question de la qualification des enseignants au regard d’une question centrale : quels maîtres voulons-nous pour notre Ecole ?

Et il renvoie une nouvelle fois aux positions de Jules FERRY, le républicain, en la matière. Pour celui-ci, l’Ecole a besoin de vrais pédagogues, c’est-à-dire à la fois d’experts sur la façon d’aider les élèves à construire leurs savoirs et d’éducateurs qui n’enferment pas les enfants dans une sorte de « crépuscule intellectuel ».

Au-delà des seules certifications universitaires, il est indispensable de donner aux futurs enseignants une véritable formation professionnelle.
Jean-Pierre VILLAIN achève sa conférence en inventoriant des évolutions positives et des évolutions négatives.

Parmi les évolutions qu’il juge positives, il évoque :

- L’instauration, autour de sept piliers, dont certains consacrés à la personne et à la formation générale, d’un « socle commun des connaissances et des compétences ». Il s’agit, pour lui, d’un authentique contrat républicain.

- La mise en place d’un enseignement de l’histoire des arts, diversifié et ouvert, de la maternelle à l’université.

- Des avancées hautement significatives en matière de scolarisation des enfants et adolescents handicapés.

- La création du « bac pro 3 ans » et de passerelles entre certaines formations.
Il considère que ces évolutions relèvent encore des idéaux de la République.

Mais d’autres évolutions le préoccupent, voire l’inquiètent :

- La place faite à la formation des maîtres, laquelle n’est plus une priorité nationale, ce qu’attestent la démission de l’Etat dans ce domaine fondamental et l’absence d’un cahier des charges précis de la formation.

- Le sentiment que le système éducatif à l’étranger court de grands risques, parce qu’il coûte cher : réduction envisagée du nombre des homologations ; réduction du réseau, ce qui ne pourra que nuire à son rayonnement et à celui de la France dans le monde ; discrimination entre élèves français et étrangers, les familles de ces derniers devant payer des taxes qui s’alourdissent.

Il met l’accent sur l’indifférence de l’Etat et des médias et insiste sur la dégradation de l’image de la France, sur le trouble qui s’est emparé des étrangers, lesquels reconnaissent de moins en moins les valeurs de la République française.

Il termine son propos en soulignant que l’éducation constitue un enjeu majeur du rayonnement de notre pays, que l’appauvrissement des ambitions en matière éducative et l’emprise croissante des lois du marché préfigurent à l’étranger ce qui pourrait se passer en France. Il incite chacune et chacun à la plus grande vigilance.

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