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03/02/2010

L'éducation au coeur de la nation, l'école au coeur du Contrat social

Dans une de ses œuvres les plus engagées, « Le Peuple » (1846), l’un des trois ouvrages qui rassemblent ses conférences pour dénoncer des pratiques ecclésiastiques impopulaires, Jules MICHELET, fervent républicain, alors professeur au Collège de France, a ces mots d’une force exceptionnelle : « Quelle est la première partie de la politique ? L’éducation. La seconde ? L’éducation. Et la troisième ? L’éducation. »

C’est que l’éducation constitue le premier investissement d’un pays. Si la santé, l’économie, l’écologie et le développement durable... relèvent des priorités majeures des Etats – en cette période de vœux, n’avons-nous pas l’habitude d’associer « bonne santé », le bien le plus précieux, à « bonne année » – les évolutions passées et futures de ces secteurs et de bien d’autres encore doivent tout à l’engagement, à l’intelligence, à la créativité de femmes et d’hommes éduqués.


« Première partie de la politique », l’éducation est au fondement de l’organisation des Etats et de la « pratique du gouvernement des sociétés humaines » (Robert). Elle fournit aux politiques, aux responsables de tous ordres comme aux citoyens les connaissances et les outils pour organiser et conduire les relations et les affaires de nos sociétés. L’éducation est au cœur du « vivre ensemble » ; elle favorise, par l’imitation et la réflexion, l’appropriation de bonnes manières et des valeurs qui les sous-tendent, comme le respect de l’Autre et la fraternité, le grand oublié des trois mots gonfanons de notre devise républicaine.

« Seconde » partie, l’éducation, parce qu’elle participe à l’éclosion des intelligences, de l’esprit d’entreprise et de la formidable capacité d’invention de l’être humain, contribue au développement des sociétés dans tous les domaines du savoir et de la création, philosophique, scientifique, social, économique, artistique, sportif, etc. – l’inventaire ne saurait être exhaustif tant les secteurs de la connaissance et de l’action sont multiples et en constante évolution. A ce titre, l’éducation intègre nécessairement un volet éthique, parce qu’il est impératif de maîtriser les usages de connaissances qui se développent à un rythme exponentiel ; nul ne peut manquer d’avoir à l’esprit notre terrible XX° siècle, ce Janus des temps modernes chez qui la barbarie la plus effroyable l’a disputé aux progrès scientifiques et technologiques les plus extraordinaires.

« Et troisième » partie, l’éducation est la pierre angulaire de la formation de citoyens éclairés, capables de comprendre les grandes problématiques actuelles, les enjeux des évolutions en cours, et d’agir en conséquence, individuellement et collectivement. Forts de leurs connaissances et de leurs analyses, ils sont en mesure de déjouer toutes les formes de manipulation et de lutter contre toutes les oppressions, contre toutes les puissances obscurantistes. L’éducation nous donne également l’impérieux devoir d’accompagner nos concitoyens les plus fragiles, non de les assister mais de leur procurer les moyens d’accéder à l’autonomie et à la dignité.

Si l’éducation relève d’abord de la famille, dont le rôle est primordial, dans la double acception de ce mot très fort – ce qui est au commencement et ce qui est de première importance –, elle relève aussi de la mission et de la responsabilité de l’Ecole. Aussi est-il essentiel que la Nation ait pour son Ecole un ambitieux projet, qui trouve ses origines, au terme d’un large processus de dialogue avec l’ensemble des acteurs concernés, dans le débat parlementaire et la définition d’une politique adoptée par le Parlement, sur proposition du Gouvernement.

Une telle politique devrait, de mon point de vue, reposer sur trois piliers – la condition ordinaire d’un bon équilibre ! –, à savoir : l’accomplissement de réformes audacieuses, de l’école primaire à l’université, qui aient un impact réel sur la réussite scolaire ; la formation d’enseignants qui sachent s’adapter aux réalités et aux besoins des élèves ou étudiants comme à ceux de la société d’aujourd’hui ; la mise en œuvre des conditions d’apprentissages efficaces, notamment en termes de sérénité des établissements et d’aide aux familles.

Dans cette courte contribution, mon propos se centrera, de façon synthétique, sur un seul domaine, l’école primaire, car je considère que celle-ci souffre de maux graves et doit être réformée d’urgence… ce qui ne remet nullement en cause – je tiens à l’affirmer avec force – l’engagement manifeste et la qualité du travail de nombre des professionnels de l’Ecole.

En effet, l’Ecole de la République est malade, ce dont témoignent trois grands phénomènes : le mal-être et les revendications permanentes des enseignants; l’attitude consumériste des parents vis-à-vis de l’Ecole et leur contestation croissante des professionnels de l’éducation; la médiocrité des performances du système éducatif français, attestée par les résultats d’enquêtes internationales au cours de la dernière décennie.

Aussi l’école primaire, institution fondamentale de notre pays, mérite t-elle une attention plus grande tant elle est figée dans des organisations et des modes de fonctionnement vieux de plus d’un siècle. A cette fin, trois problèmes essentiels sont à traiter : l’organisation territoriale de l’école primaire ; la « gouvernance » de l’Ecole ; l’évaluation de l’efficacité de l’enseignement.

Je m’en tiendrai ici, brièvement, pour lancer le débat, aux deux premiers.

L’organisation de l’école primaire se fonde encore sur les principes qui ont présidé à son édification au XIX° siècle : une mosaïque de petites écoles, tant en milieu rural que dans les quartiers urbains. L’école primaire reste caractérisée, en dépit de certains aménagements territoriaux, par un émiettement inadapté aux besoins actuels de notre société. Organisée selon un modèle antédiluvien, elle n’a pas accompagné, ou ne l’a fait que faiblement, le mouvement de décentralisation, la mise en place de l’intercommunalité.



Et les écoles, qui ne sont pas des établissements dotés de la personnalité morale et juridique, ne sont pas dirigées par des responsables de plein exercice, ayant le statut et les attributions d’un chef d’établissement.

Il s’avère donc urgent de réformer un tel système qui, en dépit de l’engagement et de la qualité de l’immense majorité des enseignants, souffre de son inertie, de son immobilisme, de ses blocages, de ses sempiternelles polémiques – par exemple sur la question récurrente du nombre d’élèves par classe, sur le lien fantasmé entre efficacité et moyens – et ne cesse ainsi de s’affaiblir.

En terme d’organisation, écoles et intercommunalité doivent se renforcer mutuellement : s’il importe de privilégier une logique de proximité, il convient aussi de substituer à l’organisation actuelle la mise en place de pôles scolaires offrant des services qui concourent au développement éducatif de tout un secteur – territoire rural ou quartier urbain constituant une unité de vie –, la constitution d’un ou plusieurs réseaux scolaires dans chaque communauté de communes ou d’agglomération, dans la perspective de l’amélioration de la qualité du réseau scolaire, tant du point de vue pédagogique que matériel. Cette nouvelle organisation pourrait reposer sur des formes juridiques diverses, existantes ou à inventer. Des expérimentations pourraient aussi être réalisées, en secteur rural, de création d’un pôle collège/écoles, sous la direction du chef d’établissement.

Une évolution significative implique, d’une part un débat parlementaire et un nouveau cadre législatif, d’autre part l’établissement d’un schéma départemental ou régional du service public d’éducation, en cohérence avec l’identité du territoire et son environnement.

La « gouvernance » du premier degré doit être impérativement adaptée aux réalités et exigences de la société contemporaine. L’encadrement de chaque pôle ou réseau d’écoles exige en effet des responsables qui aient une vision claire du projet éducatif de la nation, une approche large et globale des politiques éducatives, qui soient aptes à gérer le complexe, à traiter de façon réactive l’imprévu et l’exceptionnel, qui sachent entretenir avec tous les membres et partenaires de leur communauté éducative des relations suivies, confiantes et constructives, qui mobilisent avec conviction et efficacité tous les personnels. L’efficacité de l’action éducative nécessite le recrutement d’authentiques managers.

Des décisions s’imposent : établissement d’un statut de directeur de pôle ou réseau scolaire, responsable de plusieurs entités fonctionnelles territoriales (plusieurs écoles constituant un ensemble d’une dizaine à une vingtaine de classes) réunies autour d’un même projet pédagogique et éducatif ; faculté de contractualiser avec les autorités compétentes ; amélioration d’exercice du métier. Elles induisent certaines conséquences : libérer la capacité d’initiative des cadres et des unités éducatives ; favoriser la cohérence de terrain ; renforcer la démarche de projet et de contrat.

Une telle réforme conduirait, dans le cadre d’une réflexion globale sur l’encadrement du système éducatif, à faire évoluer les fonctions et compétences d’autres responsables, comme, par exemple, celles des corps d’inspection.

Il va de soi que cette nécessaire refonte de l’école primaire devrait s’inscrire dans une logique de réforme en profondeur de la globalité du système éducatif. Elle exigerait courage et volonté pour convaincre tout un chacun que la défense de l’Ecole républicaine appelle changement et innovation, avec l’ambition principale d’accroître ses performances, donc celles de tous les élèves, en particulier des plus fragiles d’entre eux.

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